Le syndrome de Wendy au travail : quand prendre soin devient un piège relationnel
Le "syndrome de Wendy" désigne, en
milieu professionnel, cette tendance à combler systématiquement les manques des
autres — collègues, managers, équipe entière — au point de sacrifier sa propre
reconnaissance et son équilibre. La personne concernée finit les dossiers non
terminés, anticipe les erreurs avant qu'elles n'arrivent, absorbe les tensions
du groupe, et tolère les comportements immatures de certains sans jamais les
nommer. Ce fonctionnement, souvent valorisé au départ ("elle est tellement
fiable, tellement dévouée"), devient avec le temps un fardeau invisible :
plus la personne compense, moins son travail réel est visible, et moins les
autres sont incités à changer.
L'approche de l'École de Palo Alto, développée
notamment par Paul Watzlawick et ses collègues du Mental Research Institute,
offre un éclairage particulièrement utile pour comprendre ce schéma. Selon
cette approche systémique, un problème ne réside pas dans les individus
isolément mais dans les interactions qui se répètent entre eux : c'est
l'ensemble du système relationnel qui s'auto-entretient. Appliqué au syndrome
de Wendy, cela signifie que la "solution" que la personne met en
place pour éviter le chaos (compenser, tout gérer, ne jamais déléguer) devient
précisément ce qui perpétue le problème. Watzlawick appelait cela un "more
of the same" : plus on répète la même stratégie qui ne fonctionne pas
vraiment, plus on s'enferme dans la dynamique qu'on voulait éviter. Le collègue
immature n'a aucune raison de progresser tant que quelqu'un d'autre absorbe les
conséquences de son immaturité — le système se stabilise autour de ce
déséquilibre, aussi inconfortable soit-il pour la personne qui porte la charge.
Les risques de laisser ce cycle s'installer sont
réels et cumulatifs. Sur le plan individuel, l'épuisement professionnel guette
: porter sa propre charge de travail en plus de celle des autres, sans
reconnaissance à la mesure de l'effort, mène progressivement au surmenage,
voire au burn-out. Sur le plan de la carrière, le temps et l'énergie consacrés
à colmater les manques d'autrui laissent peu de place à l'investissement dans
ses propres projets, ce qui peut freiner l'évolution professionnelle malgré un
engagement réel. Sur le plan systémique — et c'est ici que la lecture de Palo
Alto est la plus éclairante — le risque est que l'homéostasie du système se
renforce : plus la personne "Wendy" compense, plus l'équipe ou le
collègue immature s'installe dans cette dépendance, et plus il devient
difficile, à terme, de revenir en arrière sans provoquer une crise ou un
conflit ouvert. Le paradoxe est là : chaque jour de compensation supplémentaire
rend le changement suivant plus coûteux, transformant un déséquilibre ponctuel
en un mode de fonctionnement durable et de plus en plus difficile à
interrompre.