Reconnaissance et pathologie dans la psychodynamique du travail (d’après l’entretien de Dejours, 2022-2023)
Dans la perspective de Dejours, la
reconnaissance n’est pas un supplément moral ou motivationnel du travail. Elle
est un chaînon intermédiaire essentiel de la dynamique de la sublimation.
Travailler consiste à affronter le réel, c’est-à-dire ce qui résiste à la
maîtrise et aux savoir-faire, et qui se manifeste concrètement par l’échec. Cet
échec est toujours vécu affectivement comme une souffrance. Cette souffrance
est inévitable, mais son destin ne l’est pas. Lorsque l’organisation du travail
laisse un espace de liberté suffisant, le sujet développe de nouvelles
habiletés et de nouveaux registres de sensibilité, et il sort de l’épreuve plus
intelligent et plus habile qu’il n’y est entré. Il accroît ainsi l’amour de
soi, que Dejours place au principe de la santé mentale. La reconnaissance du
travail vivant, c’est-à-dire de la qualité du travail accompli, permet que ce
parcours aille à son terme. Sans elle, la sublimation reste inachevée.
La non-reconnaissance durable et ses issues
pathologiques
Lorsque la reconnaissance fait défaut de façon
prolongée, le sens de l’effort consenti (mobilisation de l’intelligence, de la
volonté et de la personnalité) tend à se ruiner. Il en résulte de la
frustration, puis du découragement, du désengagement, parfois une incapacité à
poursuivre l’activité. Dejours distingue plusieurs trajectoires :
- La bascule vers le doute sur soi. Si le
travail n’est pas reconnu, le sujet peut soupçonner qu’il n’est pas de
qualité suffisante. Le doute sur la qualité du faire glisse alors vers le
doute sur sa compétence, puis sur sa valeur propre. Cela ouvre la voie à
l’autodépréciation, à l’autocritique et à la dépression.
- L’expérience de l’injustice. Quand
l’identité n’est pas atteinte, la non-reconnaissance se vit comme une
injustice sociale, avec du ressentiment, de la rancune ou de la haine, qui
peuvent altérer la vie entière.
- L’exception. Certaines
personnalités parviennent à se passer de la reconnaissance et à maintenir
un travail de qualité. Elles tirent alors un bénéfice psychique d’une
sublimation tronquée. Dejours souligne que ce cas est beaucoup plus rare.
Les organisations anti-sublimatoires
Dejours étend l’analyse aux tâches dépourvues
de créativité, comme le travail répétitif sous contrainte de temps. La
sublimation y est impliquée, mais négativement. Ces organisations sont
qualifiées d’anti-sublimatoires : elles ne génèrent que de la souffrance
et privent les travailleurs de la possibilité de la transformer en plaisir.
Elles portent donc directement atteinte à la santé.
Le tableau clinique observé
Dans son lexique, la pathologie n’est jamais
neutre vis-à-vis du travail. Il évoque notamment :
- les pathologies de surcharge (troubles
musculo-squelettiques, burn-out, karôshi, dopage) ;
- les pathologies liées à la violence exercée par les clients ou
les usagers ;
- les pathologies du harcèlement, auxquelles il rattache la
reconnaissance jurisprudentielle du « harcèlement institutionnel » ;
- les dépressions, tentatives de suicide et suicides.
Il note aussi que, chez les magistrats, on
n’observe pas de symptôme spécifique, mais surtout des effets de surcharge et
de harcèlement.
Articulation avec le droit
Dejours relève un écart entre ce que la
psychodynamique établit sous le nom de « centralité du travail » et ce que le
droit du travail saisit, qui reste centré sur les pathologies et leur
étiologie. Les magistrats cherchent à établir le lien de causalité entre
contraintes de travail et atteintes à la santé, et mobilisent pour cela les
connaissances de la discipline, comme dans le procès France Télécom-Orange.
Plus rarement, des tribunaux ont interdit des méthodes d’organisation, comme le
benchmarking, jugées dangereuses pour la santé mentale.
Lecture d’ensemble
La thèse peut se résumer ainsi : la santé
mentale au travail se joue dans l’issue de la souffrance ordinaire, et cette
issue dépend de deux conditions, la liberté d’organiser son travail et la
reconnaissance de sa qualité. Quand ces deux conditions manquent, le travail
devient pathogène. Dejours impute cette dynamique à ce qu’il appelle le «
tournant gestionnaire » et à la « gouvernance par les nombres », dont il dit
qu’ils nient la subtilité des processus psychiques en jeu.
Précision de périmètre : ce résumé repose
uniquement sur cet entretien. Dejours y renvoie à son livre Ce qu’il y a de
meilleur en nous pour le développement complet de la sublimation. Je peux
produire une version plus courte ou la mettre en forme dans un document si vous
le souhaitez.
Source : Entretien avec Christophe Dejours, Confluências, 2023