Reconnaissance et pathologie dans la psychodynamique du travail (d’après l’entretien de Dejours, 2022-2023)

Reconnaissance et pathologie dans la psychodynamique du travail (d’après l’entretien de Dejours, 2022-2023)

October 13th, 2026

Dans la perspective de Dejours, la reconnaissance n’est pas un supplément moral ou motivationnel du travail. Elle est un chaînon intermédiaire essentiel de la dynamique de la sublimation. Travailler consiste à affronter le réel, c’est-à-dire ce qui résiste à la maîtrise et aux savoir-faire, et qui se manifeste concrètement par l’échec. Cet échec est toujours vécu affectivement comme une souffrance. Cette souffrance est inévitable, mais son destin ne l’est pas. Lorsque l’organisation du travail laisse un espace de liberté suffisant, le sujet développe de nouvelles habiletés et de nouveaux registres de sensibilité, et il sort de l’épreuve plus intelligent et plus habile qu’il n’y est entré. Il accroît ainsi l’amour de soi, que Dejours place au principe de la santé mentale. La reconnaissance du travail vivant, c’est-à-dire de la qualité du travail accompli, permet que ce parcours aille à son terme. Sans elle, la sublimation reste inachevée.

La non-reconnaissance durable et ses issues pathologiques

Lorsque la reconnaissance fait défaut de façon prolongée, le sens de l’effort consenti (mobilisation de l’intelligence, de la volonté et de la personnalité) tend à se ruiner. Il en résulte de la frustration, puis du découragement, du désengagement, parfois une incapacité à poursuivre l’activité. Dejours distingue plusieurs trajectoires :

  • La bascule vers le doute sur soi. Si le travail n’est pas reconnu, le sujet peut soupçonner qu’il n’est pas de qualité suffisante. Le doute sur la qualité du faire glisse alors vers le doute sur sa compétence, puis sur sa valeur propre. Cela ouvre la voie à l’autodépréciation, à l’autocritique et à la dépression.
  • L’expérience de l’injustice. Quand l’identité n’est pas atteinte, la non-reconnaissance se vit comme une injustice sociale, avec du ressentiment, de la rancune ou de la haine, qui peuvent altérer la vie entière.
  • L’exception. Certaines personnalités parviennent à se passer de la reconnaissance et à maintenir un travail de qualité. Elles tirent alors un bénéfice psychique d’une sublimation tronquée. Dejours souligne que ce cas est beaucoup plus rare.

Les organisations anti-sublimatoires

Dejours étend l’analyse aux tâches dépourvues de créativité, comme le travail répétitif sous contrainte de temps. La sublimation y est impliquée, mais négativement. Ces organisations sont qualifiées d’anti-sublimatoires : elles ne génèrent que de la souffrance et privent les travailleurs de la possibilité de la transformer en plaisir. Elles portent donc directement atteinte à la santé.

Le tableau clinique observé

Dans son lexique, la pathologie n’est jamais neutre vis-à-vis du travail. Il évoque notamment :

  • les pathologies de surcharge (troubles musculo-squelettiques, burn-out, karôshi, dopage) ;
  • les pathologies liées à la violence exercée par les clients ou les usagers ;
  • les pathologies du harcèlement, auxquelles il rattache la reconnaissance jurisprudentielle du « harcèlement institutionnel » ;
  • les dépressions, tentatives de suicide et suicides.

Il note aussi que, chez les magistrats, on n’observe pas de symptôme spécifique, mais surtout des effets de surcharge et de harcèlement.

Articulation avec le droit

Dejours relève un écart entre ce que la psychodynamique établit sous le nom de « centralité du travail » et ce que le droit du travail saisit, qui reste centré sur les pathologies et leur étiologie. Les magistrats cherchent à établir le lien de causalité entre contraintes de travail et atteintes à la santé, et mobilisent pour cela les connaissances de la discipline, comme dans le procès France Télécom-Orange. Plus rarement, des tribunaux ont interdit des méthodes d’organisation, comme le benchmarking, jugées dangereuses pour la santé mentale.

Lecture d’ensemble

La thèse peut se résumer ainsi : la santé mentale au travail se joue dans l’issue de la souffrance ordinaire, et cette issue dépend de deux conditions, la liberté d’organiser son travail et la reconnaissance de sa qualité. Quand ces deux conditions manquent, le travail devient pathogène. Dejours impute cette dynamique à ce qu’il appelle le « tournant gestionnaire » et à la « gouvernance par les nombres », dont il dit qu’ils nient la subtilité des processus psychiques en jeu.

Précision de périmètre : ce résumé repose uniquement sur cet entretien. Dejours y renvoie à son livre Ce qu’il y a de meilleur en nous pour le développement complet de la sublimation. Je peux produire une version plus courte ou la mettre en forme dans un document si vous le souhaitez.

Source : Entretien avec Christophe Dejours, Confluências, 2023