Le travail ou l’ombre de soi : survivre sans reconnaissance

Le travail ou l’ombre de soi : survivre sans reconnaissance

April 6th, 2026

Dans la perspective développée par Christophe Dejours, la reconnaissance constitue une catégorie analytique centrale de la psychodynamique du travail, en tant qu’elle conditionne à la fois la construction de l’identité professionnelle et les équilibres psychiques des sujets engagés dans l’activité. Le travail n’est pas appréhendé comme une simple exécution de prescriptions organisationnelles, mais comme une épreuve subjective impliquant une confrontation permanente entre le prescrit et le réel. Cette confrontation mobilise l’intelligence pratique, la créativité et des arbitrages souvent invisibles, qui échappent aux dispositifs formels d’évaluation.

Dans ce cadre, la reconnaissance opère comme médiation symbolique entre l’effort subjectif déployé et sa validation sociale. Dejours distingue classiquement deux registres complémentaires : le jugement d’utilité, émanant de la hiérarchie, qui porte sur la contribution du travail à l’organisation ; et le jugement de beauté, formulé par les pairs, qui apprécie la qualité du geste professionnel, sa conformité aux règles de l’art et l’ingéniosité déployée dans la résolution des problèmes concrets. Ces deux formes de jugement ne sont pas substituables : leur articulation conditionne la possibilité pour le sujet de transformer la souffrance inhérente au travail en plaisir, au sens d’une sublimation socialement reconnue.

L’absence ou la défaillance de reconnaissance produit un effet de désymbolisation du travail. L’activité, bien que matériellement réalisée, ne trouve plus d’inscription dans un ordre de valeurs partagé. Cette carence entrave les processus de construction identitaire et expose les individus à des formes de souffrance pathogène. Dans les analyses de Dejours, cette dynamique est étroitement liée à l’émergence de troubles tels que l’épuisement professionnel, la dépression ou encore certaines formes de désengagement défensif. La reconnaissance apparaît ainsi comme une condition de possibilité de la santé mentale, en ce qu’elle permet la stabilisation narcissique et la continuité du rapport à soi dans l’épreuve du travail.

Par ailleurs, l’auteur met en évidence le rôle structurant des collectifs de travail dans la production de reconnaissance. Ceux-ci ne se réduisent pas à des agrégats d’individus, mais constituent des espaces normatifs où s’élaborent des règles informelles, des savoirs tacites et des critères de jugement partagés. La reconnaissance entre pairs s’inscrit dans ces collectifs et participe à la validation du « travail bien fait », indépendamment, et parfois en tension, avec les logiques gestionnaires. La désagrégation de ces collectifs, sous l’effet notamment des politiques d’individualisation des performances et de mise en concurrence, fragilise les circuits de reconnaissance et, par conséquent, les équilibres subjectifs.

Enfin, la critique déjoursienne des transformations contemporaines du travail souligne que les dispositifs d’évaluation fondés sur des indicateurs quantitatifs tendent à invisibiliser le travail réel et à disqualifier les formes de reconnaissance qualitative. Cette évolution contribue à une crise de la reconnaissance, caractérisée par un écart croissant entre ce qui est effectivement produit et ce qui est institutionnellement valorisé. Dans cette perspective, restaurer des espaces de délibération sur le travail réel et réhabiliter les jugements qualitatifs apparaissent comme des conditions nécessaires à la reconstruction de la reconnaissance et, au-delà, à la préservation de la santé mentale au travail.