Sous couvert de bien-être, une emprise sur les salariés
Les difficultés du
travail ne relèvent pas prioritairement de la psychologie individuelle, mais
bien de l’organisation, de la justice sociale et de la qualité des institutions
internes. C’est sur ce socle que, selon François
Belloir, le management devrait se recentrer : espaces de délibération
collective, rôle des représentants du personnel, reconnaissance des
compétences, équité des rémunérations, stabilité organisationnelle et
conditions matérielles cohérentes. Cette approche structurelle s’oppose à une tendance
croissante à individualiser les problèmes professionnels.
Car,
en arrière-plan, se joue une recomposition des formes de pouvoir en entreprise.
Celui-ci ne s’exerce plus uniquement par la hiérarchie formelle, mais par des
mécanismes plus diffus : injonction à l’adhésion, normalisation des attitudes
émotionnelles, disqualification implicite du désaccord. Dans ce cadre, les
salariés qui expriment une distance critique, une fragilité ou une réserve
peuvent se trouver marginalisés, voire interprétés sous un prisme pathologique.
Cette évolution
s’accompagne d’un brouillage des frontières entre sphère professionnelle et
registre thérapeutique. L’introduction de concepts issus de la psychothérapie —
« parts blessées », « états du moi », verbalisation d’émotions profondes — tend
à redéfinir les attentes envers les salariés. Pour François Belloir, ces pratiques excèdent le
cadre légitime de la relation de travail et transforment parfois le manager en
quasi-thérapeute, sans cadre éthique ni compétences adaptées.
À
cela s’ajoute le recours à des intervenants aux positionnements atypiques —
coachs inspirés de spiritualités diverses, « chercheurs en joie » ou encore «
spécialistes du chaos ». Si l’innovation managériale n’est pas en cause en soi,
l’absence de standards d’évaluation, de régulation claire et de distinction
entre croyances personnelles et pratiques professionnelles constitue un point
de fragilité majeur.
Les
outils mobilisés dans ce contexte ne sont pas non plus exempts de critiques.
Certains dispositifs largement diffusés reposent sur des bases scientifiques
discutées, à l’image du MBTI ou de
l’ennéagramme, ce dernier étant d’ailleurs signalé par la Miviludes parmi les pratiques appelant à la
vigilance. Leur usage peut conduire à enfermer les individus dans des
typologies réductrices, au détriment d’une évaluation fondée sur les
compétences réelles.
De
manière similaire, certaines applications de la communication
non violente dans les formations managériales sont critiquées pour leur
capacité à neutraliser les conflits et à invisibiliser les rapports de pouvoir.
Ainsi,
sous couvert de bien-être et d’épanouissement, une partie du développement
personnel en entreprise participe à un déplacement du management vers la sphère
intime. Pour François Belloir, cette
évolution, loin d’être anodine, traduit une forme d’emprise diffuse qui appelle
à une vigilance accrue tant sur le plan juridique que sur celui des pratiques
managériales.